À l’école enfantine, où l’on a travaillé pendant un temps[1], nous avons proposé de très nombreuses activités théâtrales aux enfants allophones que nous étions chargés d’accompagner pour qu’ils s’améliorent en français (théâtre de marionnettes, jeux de rôles, spectacle de fin d’année, lecture à d’autres, etc.). Cela nous est venu comme ça, sans préméditation, peut-être à force de les regarder jouer à la récré (« on disait que j’étais la maîtresse et vous les élèves » ; « on disait que les méchants allaient arriver par là, et que nous on les attendait… » ; etc.) Peut-être aussi parce que c’est ce qu’on a trouvé de mieux pour les aider en français, vu qu’on apprend pas une langue en apprenant du vocabulaire. En tant que chercheurs, quand il nous arrive de donner des conférences ou autres lectures publiques, nous travaillons nos (re)présentations comme des acteurs. Nous considérons ce genre d’interventions comme de véritables performances. Nous en travaillons la mise en scène, nous faisons attention au rythme, à nos déplacements, au ton de notre voix, nous répétons plusieurs fois, tentons, à notre mesure, de jouer juste.

C’est que le théâtre fait partie de nos activités ordinaires, des innombrables jeux de langage auxquels nous jouons tous les jours. En ce sens, contrairement à ce que nos définitions d’adultes (hors d’usage, parce que trop éloignées de l’usage quotidien de nos mots comme « jeu », « interprétation », « spectacle », etc.) nous portent à croire, le théâtre est bien un jeu d’enfant. Tout ce qu’il y a de plus simple, banal, ordinaire. Quelque chose que nous faisons, sans y penser, gratuitement, librement. Quelque chose dont il n’y a pas lieu de douter, qu’il s’agit juste de re-connaître comme faisant partie de nos vies, aussi sûrement que le fait de marcher, manger, discuter, jouer. La théâtralité n’est pas dans notre nature, la théâtralité n’est pas non plus un artifice. Nous grandissons avec la théâtralité de nos mots en apprenant à chanter ensemble, à dire de la poésie devant les autres, à coordonner nos mouvements et nos gestes en classe de rythmique, à la gymnastique, dans la cour de récréation. Le théâtre n’est pas ici une métaphore ou un modèle pour saisir l’ordinaire de nos mouvements et de nos gestes, mais une manière de concevoir les voix humaines dans nos activités langagières de tous les jours, dans ce qu’elles ont de plus corporelles, une manière d’entendre nos accords, nos manières d’être dans le ton ou d’être dissonants dans les formes de vie qui sont les nôtres (la famille, l’école, les loisirs, etc.) L’enfance du théâtre ou le théâtre chez les enfants ne nous aide pas à expliquer le théâtre chez l’adulte, mais à en éclairer la signification en nous rendant attentifs au fait que le théâtre s’apprend, que nous sommes éduqués au théâtre, que nous devrions être un peu plus étonnés par le fait qu’une pièce dure moins de deux heures alors qu’il a fallu des mois pour la monter et des années pour parvenir à respirer sur les planches. On ne voudrait surtout pas faire de théorie (ni du théâtre ni de l’ordinaire). On voudrait juste (faire) voir que nous faisons ordinairement toutes sortes de choses qui participent de diverses manières de ce que nous appelons « faire du théâtre », « interpréter », « donner des représentations », « s’approprier un texte », « se donner la réplique », « donner à voir », « jouer juste », « mal jouer », « toucher », « être touché ».

Alors, comme un phare qui nous aidera peut-être à mettre un pied devant l’autre, on pourrait commencer par dire que le théâtre, c’est ce qui attire l’attention sur la théâtralité d’une voix, ce qui éduque notre sensibilité à l’instant heureux d’une rencontre où de l’intime s’exprime, un espace ordinaire où l’on peut (donner à) entendre ce qu’on ne sait pas qu’on entend et (donner à) voir ce qu’on ne sait pas qu’on voit toujours déjà.

Yves Erard & Joséphine Stebler – Université de Lausanne

Photo d’illustration par SanShoot

[1] Projet « Français au cycle initial » (FranCIN), Etablissement primaire de Floréal, Lausanne. Années scolaires 2010-2011 et 2011-2012.

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