De Denis Diderot

Adaptation et Mise en scène Michel Toman

Avec Olivier Havran | Athéna Poullos | Alexandra Tiedemann | Daniel Vouillamoz

Mise en espace Jean-Luc Taillefert

Costumes Célia Franceschi

Régie Générale Dorian Nahoun

« Les qualités premières d’un grand comédien ? Moi, je lui veux beaucoup de jugement. Par conséquent, j’en exige nulle sensibilité. »

Michel Toman: Paradoxe sur le comédien, un débat sans fin.

Un paradoxe est une proposition ou une opinion contraire au sens commun. Quel est le paradoxe servi par Diderot dans son œuvre ? Les qualités d’un grand comédien, écrit-il, résident dans sa capacité à demeurer une personne froide et tranquille, et surtout à être dépourvu de toute sensibilité. C’est dans l’absence de sensibilité que se situe le cœur du paradoxe.

Au cours d’un entretien entre le premier (opposé aux idées de l’homme paradoxal) et le second (l’homme paradoxal), le débat s’enflamme et les anecdotes foisonnent. Diderot alterne par ailleurs son propos théorique avec des démonstrations qui reposent sur des exemples, permettant au jeu théâtral d’offrir une diversité ludique de premier choix. Le présent montage, qui repose en gros sur un cinquième du texte original, positionne le fil narratif essentiellement autour de la sensibilité du jeu de l’acteur.

La proposition provocatrice de Diderot pourra apparaître bizarre et absurde au public comme à tout praticien de la scène. Mais c’est aussi en cela que le paradoxe de Diderot engendre des discussions vives depuis des lustres.

Une fois la focale resserrée autour du jeu de l’acteur, on s’aperçoit que Diderot s’appuie sur l’art du comédien, ce grand imitateur, pour mieux étendre son paradoxe à toute forme de création. « La sensibilité n’est guère la qualité d’un grand génie », annonce Diderot. Ce n’est pas dans la tourmente, lorsque l’âme est chaude, que l’on peut composer des vers, développer une phrase musicale ou ajuster sa palette de couleur pour trouver le ton juste d’un lever de soleil, mais, insiste Diderot, seulement lorsque « la grande douleur est passée, quand l’extrême sensibilité est amortie, lorsqu’on est loin de la catastrophe, que l’âme est calme ». C’est alors seulement, conclut-il, qu’on est en mesure de jeter hors de soi le mot, la note ou la couleur juste.

Diderot pose la question de la transaction artistique : qui doit ressentir du plaisir, le créateur ou le spectateur ? Le vendeur ou le client ? Qui doit être transporté par l’ivresse du produit, le dealer ou le client à la recherche de sa substance ?

C’est ma cinquième adaptation scénique de ce texte. Dans la version 2012, avec la Compagnie du 1011 sur le plateau de la Grange de Dorigny, le vrai public pouvait suivre cinq spectateurs du beau monde, se livrer à une discussion passionnée sitôt après la représentation d’une pièce (disons Le Dépit amoureux de Molière) dans un grand théâtre parisien, autour de 1770. Pour s’adonner à cet échange verbal, le quintet se rendait dans les loges de la troupe. Les comédiennes et les comédiens de la fiction, venant juste de terminer la représentation, changeaient rapidement de costumes pour se préparer à la représentation d’un spectacle joué dans la foulée (disons Andromaque de Racine). Du quintet, une femme, seule contre tous, s’opposait farouchement au propos paradoxal, porté et défendu autant par les quatre autres spectateurs de la fiction que par l’ensemble de la troupe. Le fait que Diderot alterne son propos théorique avec des anecdotes et des exemples permettait aux comédiens de la fiction de s’emparer du devant de la scène pour s’adonner à des démonstrations théâtralisées du propos paradoxal.

Un paradoxe dispose d’une durée de vie très très longue, disons que le débat est même sans fin. Je vous laisse découvrir cette cinquième version, présentée dans l’écurie de la fondation Jean Monnet pour l’Europe. Et je rêve déjà à un sixième postulat scénique.

Michel Toman, metteur en scène.