« Qu’est-ce que le temps ? »
(Livre XI des Confessions de saint Augustin)

Nouvelle Traduction de Frédéric Boyer (Les Aveux, POL 2008)

Conception et Mise en scène : Denis Guénoun
Avec Stanislas Roquette
Lumière Geneviève Soubirou

Production Artépo et Théâtre National Populaire, Coproduction Théâtre des Deux Rives –
CDR de Haute Normandie

« Le temps, objet de théâtre »

Stanislas Roquette

Témoignage d’un metteur en scène et comédien sur la notion de temps dans la mise en espace théâtrale. Comment les confessions de saint Augustin sur le temps résonnent-elles dans notre actualité ? Quel est le rôle de l’artiste pour distancier et réfléchir notre rapport au temps ?

Stanislas Roquette, comédien, metteur en scène et enseignant de pratique théâtrale à Sciences-Po Paris. Acteur de Qu’est-ce que le temps ?, spectacle mis en scène par Denis Guénoun, conçu avec le Livre XI des Confessions de saint Augustin, joué au Théâtre National de Chaillot en janvier 2014, repris les 4 et 5 avril 2014 au Théâtre de l’Ouest Parisien, puis la saison prochaine en tournée (Amiens, Chelles, Quimper…).

Quelles sont les réflexions que vous avez menées avec Denis Guénoun sur le temps en travaillant à jouer ce texte ? Quel est le lien entre le temps et l’espace ? Comment appréhendez-vous la notion de temps dans votre travail de comédien et de metteur en scène ? Quel est le rôle du metteur en scène et du comédien pour distancier et réfléchir notre rapport au temps ? La réception très positive de votre spectacle correspond-elle, au-delà de ses qualités artistiques et de votre approche d’ouverture et d’échange avec le public, à un besoin de réflexion sur le temps et sur notre temps ?

Dans le Livre XI de ses Confessions, Augustin pose la question de la création de l’univers, et se demande: que faisait Dieu avant de faire le Ciel et la Terre ? Sa réponse est catégorique: Dieu ne faisait rien, parce qu’il a fait le temps lui-même, donc supposer l’existence d’une antériorité à cette création n’a pas de sens. De là, il en vient à s’interroger sur la nature et sur l’essence du temps, bien différent de l’éternité divine.  Se débattant avec la vieille définition aristotélicienne du temps comme « nombre du mouvement », c’est-à-dire avec une temporalité dépendante de l’espace, Augustin déconstruit une à une toutes les évidences qui associaient le passage du jour au mouvement des astres, et creuse son propre sillon: celui d’un temps intérieur, subjectif. Dans cette nouvelle dimension, le « présent du passé » devient la mémoire, le « présent du présent » l’attention, et le « présent du futur » l’attente. Ainsi, le temps est désormais perçu comme une « tension de l’âme », instituant la présence d’un Dieu « plus intérieur à moi que moi-même ».

Le metteur en scène Denis Guénoun et moi-même sommes toujours frappés par la coïncidence entre la quête d’Augustin et celle des gens de théâtre que nous sommes: recherche incessante de la présence, c’est-à-dire d’une plénitude de l’instant, irreproductible, affranchie du passé et du futur. Un état de conscience qui ne souffre pas des souvenirs comme d’un poids, ni des attentes comme d’une frustration: une « tension qui ne déchire pas ».  Le théâtre est pour cela un formidable laboratoire. D’un côté l’acteur qui joue est amené à densifier au maximum son attention aux éléments de la représentation: son corps qu’il meut, sa voix qu’il utilise, le texte qu’il dit, les émotions qui le traversent, l’espace qu’il parcourt, le public qui le regarde… « Ici et maintenant », proclame-t-on comme une devise. De l’autre côté l’expérience des spectateurs est très singulière: ils guettent sans cesse le caractère vivant de la représentation, comment les choses s’inventent sur le plateau au présent; ils sont comblés quand ils ont l’impression d’avoir assisté à un moment unique, et se délectent des accidents qu’eux seuls auront vus ce soir-là: trou de mémoire, fou-rires, lapsus, apartés ou digressions, panne technique ou élément du décor qui s’effondre…

Le temps, nous dit Augustin, est subjectif: il n’est que l’affection produite par la vie dans notre esprit. Une heure n’est pas une heure en soi, un jour n’est pas un jour en soi, nul ne peut mesurer extérieurement le temps. « Un long passé, c’est un long souvenir du passé ». Ce qui crée le temps, c’est l’altération sensible qui nous transforme et nous recrée sans cesse. Cette conception  du temps comme intériorité semble nous exhorter à habiter pleinement notre subjectivité. Personnellement, je pense que cela revient à écouter en profondeur son désir. Comment ? Le travail d’acteur me donne des pistes: la conscience du corps, l’attention à ses besoins et à ses impulsions, la connexion à soi-même et aux autres. Je suis toujours frappé de constater à quel point ce qu’on demande à un acteur est bénéfique pour tout être vivant: être centré dans son intégrité tout en restant ouvert, disponible et expressif. J’ai l’impression que lorsque je me coupe de moi-même, le temps me devient un fardeau. Aspiré par la nostalgie et l’envie du retour, déchiré par l’attente d’un bonheur toujours remis au lendemain, je vis alors plus dans des projections mentales que dans mes sensations. Mais il me semble par moments ne plus être une victime passive de l’écoulement fatal du temps: dès que je m’efforce de ressentir la trace des événements en moi, et d’en faire quelque chose.

De ce point de vue, si l’art est une façon de créer du nouveau à partir de notre sensibilité, et donc à partir de la manière dont le passé nous a affectés, alors il est peut-être un chemin particulièrement fécond pour éprouver le passage du temps tout en l’oubliant. « Le temps n’existe plus », « je n’ai pas vu le temps passer », « c’était un moment hors du temps », disons-nous. Au cœur du processus créatif du temps, on ne le regarde plus à distance, on l’oublie. Mais on reste attentif à ce qui bouge en nous, à ce qui éclot à chaque instant. Exactement de la même manière qu’Augustin, lorsqu’il trouve dans le chant la solution à sa question « Qu’est-ce que le temps ? »: il chante, et tout en chantant il est attentif à la tension de son esprit et de son corps traversé par le chant. « Contemplatif dans l’action », diraient peut-être les jésuites. Le moteur interne qui anime ce mouvement, qu’Augustin appelle Dieu et que je préfère appeler créativité ou imagination, me semble être celui qui donne du sens au temps, en lui retirant un peu de son caractère inexorable. A l’écoute de mon désir et engagé dans un processus vital de création à partir de mes affects, je me défais des mes anciennes chaînes, je m’étonne davantage de chaque chose, et je génère du nouveau. Et ceci devient possible dans toute activité, toute relation, et non plus uniquement dans la création artistique: dans chaque geste du quotidien, chez soi en famille, dans la manière qu’on a de cuisiner ou de faire du sport, dans un contexte professionnel…

Le metteur en scène Declan Donnellan, dans son livre L’acteur et la cible, cherche la provenance de la peur qui entrave parfois la liberté des comédiens. Pour lui le verdict est net: « la Peur gouverne le futur sous le masque de l’Anxiété, et le passé sous celui de la Culpabilité », mais elle ne peut pas exister dans la dimension du présent. Là encore, on sent les vertus que cette compréhension peut apporter à notre façon de vivre: le fait d’écouter notre propre rythme, sans anticiper ni regretter, en nous affranchissant de nos peurs. La vie moderne dans les grandes villes impose souvent un rythme qui n’est pas le nôtre, et qui nous fait culpabiliser d’être en retard ou de procrastiner, tout en nous promettant sans trêve le paradis immédiat de la consommation. Je subis cela comme tout un chacun, mais dans le moment du travail sur un plateau de théâtre, je mesure concrètement que le temps y est perçu très différemment. La présence physique aux gestes exécutés ou aux textes prononcés réduit fortement ce tiraillement, elle refonde une justesse des actions en supprimant la dichotomie supposée entre le corps et la pensée. Par provocation, je pourrais dire que le jeu nous réconcilie artificiellement avec notre vie, et que nous sommes ensuite libres de chercher la même attention hors du plateau…

Ce spectacle Qu’est-ce que le temps ?, que nous avons créé en juin 2010 à l’invitation de Christian Schiaretti, directeur du Théâtre National Populaire à Villeurbanne, a été beaucoup joué depuis, en France et à l’étranger, et nous allons continuer à le donner. Après chaque représentation, Denis Guénoun et moi-même proposons un échange libre avec les spectateurs qui le souhaitent. S’ils évoquent bien sûr le spectacle, les gens se précipitent surtout sur le thème du spectacle, et livrent assez rapidement des impressions ou réflexions très personnelles sur leur rapport au temps. Qu’ils soient physiciens, médecins, religieux, fonctionnaires ou artistes, ils se mettent à débattre ensemble de la question, avec ardeur. Souvent, ils posent la question : « vous qui avez joué ce texte, votre rapport au temps a dû changer en profondeur, non ? », ce à quoi je réponds que le jeu reste le jeu, et que même s’il nous transforme comme toute activité, il ne se substitue jamais à la nature des éléments qui composent notre vie.